Jusqu’où pousse le désoeuvrement ?

paris-13-novembre-2015-désoeuvrementC’est avec des larmes dans les yeux et plein de doutes sur ma capacité à aller au bout de ce post que je prends mon clavier.

Quelle est la place d’un post sur les attentats du 13 Novembre 2015 dans un blog consacré à l’orientation scolaire ?

Est-il légitime de vouloir ici communiquer mon émotion, mon indignation, mes sentiments contradictoires où l’optimisme et le pessimisme luttent en boucle depuis trop longtemps déjà… ?

Le fait est que nos locaux parisiens se situent 4 boulevard Jules Ferry dans le XIème, le fait est qu’Oberkampf est l’arrêt de métro que nos clients et nous-mêmes empruntons le plus souvent, le fait est que le quartier visé est celui dans lequel nous déjeunons, dans lequel nous buvons un verre en fin de semaine, le fait est que j’étais à Nice ce soir-là mais que je pensais Anne, notre coach référente Paris,  au local qu’elle quitte le plus souvent après un dernier entretien qui l’amène à sortir à 21H00. … Le fait est qu’un de mes frères habite également tout près et que je n’arrivais pas à le joindre, que mon meilleur ami, parrain de mon fils aîné sort souvent dans ce quartier et que je n’arrivais pas à le joindre non plus.

Cette proximité que nous avons tous avec les événements ne les rendent pas plus tragiques, elle les rend plus irréels et plus concrets, c’est là toute la contradiction… savoir qu’à 100 mètres près, qu’à 15 minutes près …

Cette contradiction entre percevoir tout ceci comme irréel ou désespérément concret est symétrique à l’optimisme et au pessimisme qui m’habitent.

Optimisme : comment ne pas l’être lorsqu’on voit cette jeunesse vivante, résistante, unie, multiculturelle, pleine de vie et d’envies ?

Pessimisme : comment ne pas l’être lorsqu’on voit cette autre jeunesse désoeuvrée, triste, sans projet ni perspectives.

Le désoeuvrement est le terreau dans lequel se plante la graine de la haine de l’autre.

Le désoeuvrement est le contraire de ce que doit être la vie en général et celle d’une jeune personne en particulier. 

J’ai la chance de recevoir le plus souvent des jeunes gens qui font appel à nous pour mettre de l’ordre dans trop de projets, trop d’envies, trop de passions, pour les aider à faire le tri entre ce qui relèvera de leurs activités extra-professionnelles et de leur(s) métier(s) … oui … métierS avec quelquefois un S. Parce que de plus en plus ils seront multi-activités, ils cumuleront un emploi principal salarié avec un statut d’indépendant. Il cumuleront plusieurs emplois, ce sera quelquefois subi, quelquefois choisi… Ils vivront plusieurs vies professionnelles là où leurs parents avaient connu l’emploi à vie. Ils vivront plusieurs vies … Ils vivront.

Où est ce que je veux en venir ?

Lors des événements de Charlie Hebdo nous apprenions avec stupeur que les (j’ai du mal à choisir le mot) auteurs des attentats étaient Français, qu’ils avaient fréquenté l’école de la République.

L’école ne peut pas tout.

Il serait abject de rejeter la faute sur qui que ce soit, mais interrogeons-nous sur le fait que dans leurs parcours de vie, ils n’aient pas rencontré ce que Boris Cyrulnik appelle des « tuteurs de développement », des adultes ayant posé sur eux un regard bienveillant et constructif qui leur aurait peut être donné une perspective, une éventualité de construire un projet personnel, un projet de vie, une pulsion de vie. Et non pas des prédateurs qui exploitent la pulsion de mort présente dans le cerveau vulnérable d’individus incultes, tristes, pleins de colère, de haine et désoeuvrés.

Maslow a jeté les bases des besoins que tout individu devrait avoir. Je vais volontairement rester sur ces bases-là et ne pas parler de modèles plus élaborés :

  • Besoins physiologiques (dorment-ils correctement ou bien passent-ils leurs nuits devant des écrans pour regarder en boucle leur lavage de cerveau ? … un terroriste fait-il l’amour régulièrement ? Je suis persuadé que non)
  • Besoin de sécurité (est-ce qu’un terroriste se sent en sécurité ? … c’est évident que non)
  • Besoin d’appartenance et d’amour (pourquoi ne se sentent-ils aimés que de leurs propres bourreaux à savoir les responsables de leur enrôlement ?)
  • Besoin d’estime (comment peut-on traverser sa vie sans avoir de source de valorisation autre que de finir en martyr ?)
  • Besoin d’accomplissement de soi (comment peut-on considérer comme un accomplissement d’aller au bout de sa haine, dans un passage à l’acte morbide ?)

Il est évident pour moi qu’aucun des besoins fondamentaux n’est satisfait chez ces individus.

Il n’est évidemment plus ici question d’orientation scolaire mais bien d’une question plus vaste : celle des choix de vie, celle d’être nourri par un projet positif, par une passion, par des perspectives heureuses.

La solution ne pourra être que longue car progressive, elle s’appuiera sur les formidables ressources d’une jeunesse multiculturelle et éclairée pour combattre l’obscurantisme.

Alors, jeunesse : éteins ta télé et ouvre un livre, éteins ton ordi et sors de chez toi, débranche ton micro onde et va faire un pique-nique … et quelque fois bien sûr rallume ta télé et regarde un film chouette, drôle, historique, d’aventure ou d’amour… et quelquefois rentre chez toi, rallume ton ordi et regarde des trucs intéressants, fais le tri dans l’information, et puis aussi regarde des vidéos idiotes ou de chats mignons … et quelquefois rebranche ton micro-ondes parce qu’on ne peut pas toujours être au top.

Et puis, jeunesse, si autour de toi tu vois un autre jeune sans projet, sans envie, sans motivation, et bien invite-le à boire un verre, à faire du sport, à aller danser, à faire quelque chose, mais à plusieurs.

Le terrorisme est une entreprise dont les DRH doivent se retrouver en panne de main-d’oeuvre.

Le terrorisme est une pulsion de mort pour des gens qui n’aiment plus la vie. Un jeune avec des perspectives ne pourra pas se laisser séduire par un recruteur. Une génération éclairée ne pourra pas procéder aux amalgames qui excluent et nourrissent la haine de l’autre, poussant certains du mauvais coté.

Faisons en sorte tous ensemble que ce drame immonde engendre une prise de conscience collective réelle, sincère et durable pour qu’il ne soit plus possible dans quelques années de juger crédible qu’un « recruteur » puisse penser, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il va trouver des candidats dans la jeunesse de notre beau pays plein de couleurs.

 

Armen Timourdjian